Le gouvernement français face au créationnisme
http://www.cnrs.fr/cw/dossiers/dosevol/decouv/articles/chap1/lecointre6.html
Les lycéens et les universitaires travaillent de plus en plus à partir d’internet. Tout étudiant qui cherche des informations sur la théorie de l’évolution, s’il oublie l’accent aigu, trouvera les sites du mouvement du dessein intelligent. Lors d’une rencontre avec des lycéens, ils m’ont eux-mêmes interpellé sur ce que qu’affirment ces sites. Les enseignants doivent savoir que ce mouvement appelle les élèves à poser dix questions à leurs enseignants. Inutile de préciser que ces questions sont destinées à mettre les enseignants de biologie dans l’embarras. De quoi s’agit-il ? Nous avons là une nouvelle stratégie d’attaque anti-évolutionniste, illustrée de manière exemplaire par le livre de J. Wells intitulé «Les icônes de l’évolution», abondamment présenté et commenté sur la toile, et dont le style arrogant est typique des mouvements religieux anti-évolutionnistes américains. Wells est instruit, et va dénicher les petites incohérences dans la communication scientifique, les débats contradictoires internes normaux dans une théorie qui évolue, les accidents de l’histoire et les erreurs dans les données. Il les déconnecte du corpus général qui permettrait de réinterpréter les erreurs en question. En les isolant, il les monte à la hauteur de falsifications majeures de la théorie de l’évolution. Il évite de mentionner que les scientifiques eux-mêmes ont souvent déjà réglé l’affaire, omet les articles importants de clarification. Il y a donc abus de fonction critique. Une fonction critique légitime s’en prendrait au corps théorique dans son ensemble. Mais J. Wells abuse de critiques d’anecdotes, d’accidents de l’histoire (l’homme de Piltdown, les embryons de Haeckel) en les portant aux nues. Au lieu d’embrasser toute la construction de l’édifice darwinien, il s’en prend aux manuels scolaires ! Car la plupart de ses critiques partent de retards dans les manuels d’enseignement. Il fonde la légitimité de sa critique en clamant que les livres pour étudiants ont trop souvent plusieurs décennies de retard et montrent des versions trop simplifiées du champ scientifique. Ce que l’on peut reconnaître effectivement dans nombre de cas. Wells fonde sa stratégie de ce qu’il connaît du monde des chercheurs. Peu d’entre eux s’investissent vraiment dans la diffusion des connaissances. Le retard des livres scolaires en est un signe. Son intrusion dans cette brèche ouverte entre science et société devrait au moins nous servir de leçon. La transmission des connaissances, le partage élargi des méthodes et des savoirs ne devrait souffrir qu’un délai minimal correspondant au temps de stabilisation d’un résultat scientifique. Le prix à payer de toute négligence à cet égard est la désinformation au bénéfice d’idéologies, comme l’illustre très bien Wells. Il utilise cette faiblesse du système de diffusion des connaissances comme autant de faiblesses de la théorie elle-même, comme si le caractère désuet ou incomplet des livres scolaires confortait sa vision d’un dessein intelligent. Il utilise donc ce qu’il appelle les “icônes de l’évolution”, petites histoires tronquées repêchées dans les manuels pas toujours bien écrits, pas toujours à jour, ou dans les poubelles des laboratoires, comme levier critique contre la théorie darwinienne de l’évolution.
Voici les dix questions que Wells encourage les élèves et étudiants à poser à leurs enseignants :
Les origines de la vie :
Pourquoi les manuels affirment-ils que l’expérience de 1953 d’Urey-Miller montre comment les constituants de la vie avaient pu apparaître sur Terre, lorsque les conditions de la Terre primitive sont connues aujourd’hui pour avoir été différentes de celles de l’expérience, et que l’origine de la vie reste un mystère ?
C’est un problème de mise à jour des manuels. Les origines des constituants chimiques du vivant ne sont pas plus un mystère aujourd’hui qu’hier. D’autres modèles d’évolution pré-biotique sont aujourd’hui disponibles. Marie-Christine Maurel («Les origines de la vie», Syros, 1994) parle même de « profusion expérimentale » de ces dernières années (voir aussi «L’évolution chimique et les origines de la vie» d’André Brack et François Raulin, Masson, 1991).
L’arbre de la vie de Darwin (sic !) : Pourquoi les manuels ne discutent-ils pas de l’explosion cambrienne, dans laquelle tous les groupes majeurs animaux apparaissent ensemble dans le registre fossile, pleinement formés, au lieu de se brancher sur un ancêtre commun, et donc contredisant l’arbre de la vie ?
Il s’agit typiquement d’une fausse objection. Il y a incompréhension totale du sens des arbres phylogénétiques. Ce n’est pas parce que les groupes apparaissent subitement, simultanément et «pleinement formés» que cela récuse la notion d’ancêtre commun. Ce foisonnement soudain se traduit dans les arbres phylogénétiques par un cas de résolution difficile où toutes les branches se réunissent en un même point. De tels points de multifurcation ne nient pas l’ancêtre commun, mais signifient juste que pour l’instant on ne sait pas «qui est plus proche de qui». La phylogénétique moderne offre une image du déroulement de l’arbre de la vie où certaines zones de l’arbre offrent des apparentements bien résolus, suivis de zones irrésolues, puis suivies à nouveau de zones résolues. Il n’y a pas de raison particulière de se focaliser sur l’explosion cambrienne, une époque de diversification majeure des lignées animales. Il y avait de la vie avant, avec des relations de parenté résolues en amont de cette «explosion», et d’autres résolues en aval. Il n’y a donc pas de contradiction.
L’homologie :
Pourquoi les manuels définissent-ils l’homologie comme une similarité due à une ascendance commune, puis déclarent que les homologies sont les preuves de l’ascendance commune, un argument circulaire déguisé comme une preuve scientifique ?
Chez Wells il y a incompréhension totale (ou travestissement) de la façon dont les scientifiques utilisent la notion d’homologie (voir plus haut, voir aussi «L’arbre à remonter le temps» de Pascal Tassy, Christian Bourgois, 1991 ; «Classification phylogénétique du Vivant», de Guillaume Lecointre et Hervé Le Guyader, Belin, 2001 ; «Graines de Sciences» n°4, dernier chapitre de G. Lecointre, Le Pommier, 2002). Une hypothèse d’homologie est un pari. Initialement, à partir de structures qui se ressemblent, on fait le pari qu’elles sont héritées d’un ancêtre commun (homologie primaire), mais on peut perdre ce pari. On fait ce pari sur des dizaines, voire des centaines de caractères. L’exercice décisif, c’est la construction de l’arbre qui va maximiser la cohérence entre ces multiples caractères. L’arbre le plus cohérent va montrer que pour certains caractères, on a gagné le pari ; tandis que pour d’autres, on l’a perdu. Dans le premier cas, l’homologie sera dite confirmée (homologie secondaire). Ces homologies deviennent alors des arguments en faveur de l’apparentement exclusif des espèces qui les portent. Par exemple, dans tel arbre qui comporte un échantillon de quatre oiseaux, le bréchet est acquis une seule fois sur la branche réunissant le canard, le poulet, le colibri et l’autruche : il est un argument en faveur de leur apparentement exclusif. Dans le second cas, l’homologie est dite infirmée, on parle alors d’homoplasie (ressemblance non acquise par ascendance commune). Dans ce même arbre, il y avait aussi deux espèces de chauves-souris. Elles sont placées avec les mammifères sur la base d’autres homologies présentes dans nos données (pavillon de l’oreille, poils, mamelles, mandibule constituée du seul os dentaire…). On constate que le membre antérieur réalisant une aile n’est pas acquis une seule fois mais deux fois indépendamment : une fois sur la branche propre aux quatre oiseaux, une autre fois sur la branche propre aux chauve-souris. Le pari sur l’homologie des ailes est perdu.
En confondant l’homologie comme pari et l’homologie comme résultat ; et donc en occultant le pari, Wells fait de ce concept un usage circulaire. Mais comme on peut perdre le pari, il n’y a pas circularité.
Les embryons des vertébrés :
Pourquoi les manuels utilisent-ils des dessins montrant la
ressemblance des embryons de vertébrés comme une preuve de leur
ascendance commune, même si les biologistes savent depuis un siècle
qu’ils ne se ressemblent pas plus à ces stades embryonnaires qu’au
stade adulte, et que les dessins ont été truqués ?
Ici Wells utilise un accident de l’histoire des sciences. Haeckel a
produit des dessins d’embryons pas tout à fait conformes à la réalité.
Les livres scolaires pourraient simplement montrer d’autres exemples de
plus grande similitude embryonnaire à des étapes précoces qu’à des
stades adultes, car il est un fait que ces embryons se ressemblent plus
que ne se ressemblent les adultes. Mais les livres pourraient également
exploiter le fait que certaines structures de notre propre embryogenèse
sont des traits généraux montrant notre rattachement phylogénétique,
comme par exemple l’apparition transitoire de fentes branchiales, ou la
présence transitoire d’une queue. Pour illustrer le rapport entre
embryogenèse et déroulement évolutif, on pourrait encore se borner à
montrer une colinéarité relative du temps embryologique et du temps
phylogénétique. Nous avons une cavité buccale avant d’avoir les
ébauches du crâne, les ébauches du crâne avant d’avoir des doigts, et
nous avons des doigts avant le pouce opposable. On doit notre bouche à
celle des deutérostomiens apparus voici 580 millions d’années, notre
crâne aux premiers craniates d’il y a 500 millions d’années, nos doigts
aux premiers tétrapodes d’il y a 370 millions d’années, et notre pouce
opposable aux premiers primates d’il y a 65 millions d’années. Enfin,
on peut se contenter d’illustrer les gènes maîtres communs. Le gène
initiateur de la cascade ontogénétique de la formation de l’œil chez la
souris, s’il est exprimé expérimentalement chez une mouche drosophile
en des segments atypiques, peut provoquer chez cette mouche drosophile
la formation d’yeux de mouche surnuméraires. Il y a donc une sorte de
langue commune des gènes reconnue à des stades précoces que l’on soit
souris ou bien mouche drosophile. Cette architecture de l’expression
génétique précoce commune est suivie dans le développement par des
différenciations accrues jusqu’au stade adulte (l’ordre donné est un
ordre de souris mais les yeux surnuméraire sont bien des yeux de
mouche). Ces faits expérimentaux illustrent bien l’idée qu’il y avait
dans les embryons de Haeckel : les embryons ont en commun (ici des
modalités d’expression génétique) des traits anciens qui les font se
ressembler plus que les adultes entre eux, qui sont plus différenciés.
Archaeopteryx : Pourquoi les manuels présentent-ils ce fossile comme le
chaînon manquant entre les dinosaures et les oiseaux modernes, même si
les oiseaux modernes ne descendent pas de lui, et que leurs ancêtres
supposés n’apparaîtront pas avant des millions d’années après lui ?
Cette objection est fondée sur un schéma totalement erroné des
relations de parenté, d’abord par confusion entre généalogie (qui
descend de qui) et phylogénie (qui est plus proche de qui). Wells
cherche l’ancêtre dans le cadre d’une philosophie essentialiste.
Archaeopteryx est groupe-frère des oiseaux modernes ; il n’en est pas
l’ancêtre pour des raisons méthodologiques : la phylogénie n’identifie
pas des ancêtres, mais seulement des degrés d’apparentement. La
phylogénie ne dit pas qu’Archaeopteryx est l’ancêtre des oiseaux
modernes, elle dit qu’il est plus proche des oiseaux modernes qu’il ne
l’est des dinosaures. Le fait qu’il ne soit pas un ancêtre n’est donc
pas une objection valide. Et le fait qu’il soit groupe-frère des
oiseaux modernes n’empêche pas au premier de ceux-ci d’apparaître
beaucoup plus tard.
La phalène du bouleau :
Pourquoi les manuels scolaires utilisent-ils les photographies de
phalènes des bouleaux camouflées sur des troncs d’arbres comme preuve
de la sélection naturelle lorsque les biologistes savent depuis les
années 1980 que normalement les phalènes ne résident pas sur les
troncs, et que toutes les photographies ont été truquées ?
Les photographies ne constituent pas les données scientifiques de base
relatives à cette question. Les travaux décisifs de l’équipe de B.
Kettlewell ont été réalisés bien après qu’on ait remarqué que les
formes noires de ce papillon avaient déjà une fréquence de 98% dans les
régions industrielles de l’Angleterre (et ceci dès 1898), tandis que
les formes blanches typiques demeuraient à une fréquence de 100% en
zone rurale non polluée. Dans les années 1950, l’équipe de B.
Kettlewell travailla sur de nombreux marquages et re-captures de formes
claires et foncées de phalènes du bouleau, relâchées tantôt dans des
bois sombres, tantôt dans des bois clairs. Les statistiques faites sur
les re-captures montrèrent une très nette survie en faveur des formes
foncées dans les bois pollués, et une nette survie des formes claires
dans les bois non pollués. Les résultats de l’expérience ne sont pas à
remettre en cause, à moins d’accuser l’équipe de B. Kettlewell de
fraude. L’interprétation qui a été faite de ces résultats était à
l’époque la seule possible : seule la prédation accrue sur les formes
mal camouflées pouvait rendre compte des chiffres, compte tenu des
données disponibles et des observations directes de prédation par les
oiseaux. Les chercheurs purent constater que les formes claires étaient
bien camouflées sur les troncs clairs pourvus de lichens, et les formes
foncées indiscernables sur les troncs devenus foncés par disparition du
lichen. Quel que soit le moment de la journée ou de la nuit, l’endroit
de l’arbre où il se cache le jour, et quel que soit le mécanisme par
lequel les formes mal camouflées sont repérées par les prédateurs,
l’interprétation reste logiquement valide. En fait, les auteurs qui ont
réétudié la question (telle l’équipe de T. Sargent en 1998) pensent
qu’il s’agit toujours d’un problème de sélection, mais plus compliqué
que ce que l’équipe de Kettlewell était en mesure d’interpréter,
d’autres facteurs sélectifs étant à l’œuvre (par exemple, les larves
des formes mélaniques montrent une plus grande tolérance aux polluants
et aux parasites). Le mélanisme industriel» a touché également entre 80
et 100 autres espèces d’arthropodes. Mais si cet exemple de sélection
naturelle devient aujourd’hui d’interprétation plus complexe, et si des
photographes pressés ont «collé» des phalènes là où elles ne
préféraient pas résider, l’exemple peut être aisément remplacé par
d’autres. John Endler, de l’Université de Santa Barbara, recensait déjà
au milieu des années 1980 plus de cent études décrivant des mécanismes
de sélection naturelle dans des conditions et sur des organismes très
variés. J. Wells devrait donc élargir ses recherches bibliographiques
ailleurs que dans les livres scolaires.
Les pinsons de Darwin : Pourquoi les manuels clament-ils que le
changement des becs des pinsons des Galapagos durant les sécheresses
peut expliquer l’origine des espèces par la sélection naturelle, même
si ces changements sont réversibles après la sécheresse, et qu’aucune
évolution n’a eu lieu ?
L’objection est ici de mauvaise foi : le modèle «pinson»
illustre l’initiation du changement dans des populations. Les études
montrent que l’aspect physique des espèces change avec les
modifications de l’environnement, et changent du même coup la survie et
le succès reproducteur des espèces, et ceci dans une période de temps
plus courte que ce que l’on pensait. La forme du bec n’est pas le seul
caractère étudié. L’affirmation selon laquelle aucune évolution n’a eu
lieu est fausse et gratuite. Les travaux de Peter Grant (voir par
exemple dans «La sélection naturelle et les pinsons de Darwin», dans le
dossier Pour La Science intitulé «L’évolution», Hors Série n°14,
janvier 1997.) sur les pinsons montrent une sélection oscillante, très
réactive et très liée aux aléas climatiques. Par ailleurs, de multiples
autres exemples de sélection sont disponibles (notamment dans des
livres tels «Speciation and its Consequences», de D. Otte et J.A.
Endler, Sinauer Associates, 1989).
Dans plusieurs textes, Wells dénonce l’utilisation qui est faite des pinsons de Darwin comme exemple de
diversification des espèces alors que, dit-il, on n’a jamais vu une
espèce se créer. Cette affirmation est, une fois de plus, fausse.
L’apparition de nouvelles espèces en période historique a été de
nombreuses fois documentée, c’est-à-dire, pour reprendre les termes de
l’objection, l’évolution d’une espèce en une autre. Par exemple, on a
pu observer que des remaniements chromosomiques chez des souris
tunisiennes provoquaient des isolements reproducteurs et donc la
naissance de nouvelles espèces, l’espèce descendante vivant au même
endroit que la parente. L’hybridation naturelle entre deux types de
tournesols identifiés comme espèces distinctes produisit une
descendance qui ne pouvait plus se croiser avec les tournesols
ancestraux, réalisant ainsi une nouvelle espèce. Cette expérience a
même pu être reproduite en laboratoire. A partir d’une souche des
années 1950, des mouches du vinaigre (drosophiles) ont été reproduites
dans des laboratoires durant cinquante ans dans des conditions stables
et pures. Pendant ce temps, les descendants restés dans la nature
continuèrent à évoluer de leur côté. Lorsqu’il s’est agit de croiser,
cinquante ans plus tard, les descendants domestiques restés « purs » et
les descendants naturels, ce croisement fut rendu impossible par
l’invasion génétique d’éléments génétiques dits « P » dans les
populations naturelles. Les populations naturelles avaient tellement
changé qu’elles étaient devenues, en quelque sorte, une autre espèce au
regard de la souche originelle restée, elle, préservée de ces
événements au laboratoire.
Les mouches mutantes : Pourquoi les manuels utilisent-ils les
drosophiles avec une paire d’ailes supplémentaires comme la preuve que
les mutations dans l’ADN peut fournir le carburant de l’évolution, même
si ces ailes supplémentaires n’ont pas de muscles et que ces mutants
sont incapables de vivre en dehors du laboratoire ?
Le modèle montre juste que de petits changements génétiques peuvent
engendrer des modifications spectaculaires du corps. On pourrait
changer d’exemple : un seul gène, lorsqu’il est muté, change le sens de
l’enroulement des coquilles des escargots, et ces mutants naturels sont
parfaitement viables dans leur milieu. Les manuels devraient juste
diversifier leurs mutants.
Les origines humaines : Pourquoi utilise-t-on les dessins des artistes
représentant des humains simiesques pour justifier les déclarations
matérialistes selon lesquelles nous ne sommes que des animaux et que
notre existence n’est qu’un accident, lorsque les experts de ces
fossiles ne s’accordent même pas sur qui sont nos ancêtres et à quoi il
ressemblaient ?
Les débats en paléontologie humaine sont des débats sur les relations
de parenté des fossiles, entre spécialistes n’utilisant pas les mêmes
méthodes d’analyse. Ces débats font partie de la marche normale d’une
science. Si l’on désire entrer dans ce débat, il faut être très
vigilants à la nomenclature. Le terme «nos ancêtres» est trop flou.
Jusqu’où remonte-t-on ? La question telle qu’elle est posée par Wells
est trop vague, et permet de présenter la paléontologie humaine comme
un vaste désordre. Il y a des accords à certains niveaux de l’arbre
phylogénétique des hominidés. Nous l’avons vu, les ancêtres sont des
puzzles incomplets dont la structure dépend de la structure de l’arbre
reconstruit. Les chercheurs s’accordent sur certaines combinaisons
minimales pour certains de ces puzzles, c’est-à-dire pour certains de
nos ancêtres. Ces représentations s’en inspirent.
L’évolution, un fait ? :
Pourquoi nous dit-on que la théorie darwinienne de l’évolution est un fait scientifique, même si beaucoup de ses affirmations sont fondées sur des représentations erronées des faits ?
Ici il y a un flou sous le mot «évolution» et une confusion dans les rapports entre faits et théorie (voir plus haut). Wells joue sur les deux confusions. Certes, l’évolution biologique est un fait, les industries agronomique et pharmaceutique feraient faillite si les êtres vivants dans la Nature étaient immuables. Mais les mécanismes par lesquels la vie évolue sont conçus par nous dans la théorie darwinienne de l’évolution. Dans la seconde partie de la phrase, c’est la théorie qui est visée («les faits» sont ceux de la théorie). Une théorie n’est pas moins noble que les faits, cette opposition est inepte, nous avons déjà développé cela plus haut. En présentant une théorie élevée au rang de fait, Wells établit une hiérarchie qualitative entre les deux en même temps qu’il suggère l’abus. L’accusation de représentation erronée des faits fait référence aux icônes de l’évolution.
